mardi 25 avril 2017

Au royaume des aveugles...





Remue-méninges : la lettre volée 



Tout le monde a lu la nouvelle d’Edgar Poe « la lettre volée », ou en a entendu parler : une lettre compromettante pour l’équilibre international a été dérobée au domicile d’un responsable politique. Le détective Auguste Dupin, certain qu’elle n’a pas quitté les lieux, découvre, au terme d’une longue enquête, cette lettre qu’on a cherchée en vain partout. Elle était bien en évidence sur la cheminée, mais froissée et retournée, au milieu d'autres lettres. Personne ne l’avait remarquée car elle était trop en évidence pour être vue.

Ce qui est évident, ce qui « crève les yeux » est souvent ignoré, en raison de biais cognitifs. Nous ne voyons que ce que nous sommes prêts à voir. Cela vaut pour les individus comme pour les peuples.

Syndrome de la lettre volée : hier, nous n'avons pas vu arriver la chute du mur de Berlin, ni celle de l'URSS. Aujourd'hui, nous n'avons pas vu arriver l'exode massif des migrants. Nous n'avons pas vu arriver le Brexit. Nous n'avons pas vu arriver l'élection de Donald Trump, ni le rejet de la réforme constitutionnelle en Italie.

Et la liste n'est pas close...

Il y a 25 ans, le monde communiste s'est effondré sous nos yeux stupéfaits.
Le monde ultralibéral prendrait-il le même chemin ? On peut se poser la question, au vu des événements chaotiques et sidérants qui bousculent l'actualité. Et on peut aussi se demander pourquoi ce chaos...

Nous avons inventé, avec le numérique, les nouvelles technologies et les avancées de la médecine, des outils au service d'un extraordinaire progrès matériel. Ces technologies et ces découvertes scientifiques ont déclenché une mutation profonde qui touche à tous les domaines, mais nous l'appréhendons encore à l'aide du principe de causalité linéaire (une cause, un effet) et d'une grille de lecture datée de l'ère industrielle, qui avait une foi totale dans le progrès infini porté par la science et la rationalité. Les romans de Jules Verne illustrent très bien cette foi en un avenir radieux.  

Ce mode exclusif d'interprétation n'est plus adapté à la complexité du monde actuel et nous rend aveugles aux conséquences systémiques de cette mutation, amplifiées par l'idéologie qui les sous-tend : un ultralibéralisme régulé, mondialisé et financiarisé, qui fonctionne hors sol, sans ancrage dans l'économie réelle et pour le plus grand bénéfice d'une poignée de milliardaires.

Toute idéologie s'appuie sur un certain nombre de certitudes et de croyances qui constituent un paradigme. Elles visent à expliquer le monde et à tracer des lignes d'action. Mais les paradigmes se modifient au cours du temps, les certitudes peuvent être battues en brèche quand elles deviennent des dogmes rigides et quand les croyances changent. C'est ainsi que les sociétés évoluent.

Chaque époque est persuadée que sa vision du monde détient la vérité et la nôtre ne faisant pas exception, nous sommes convaincus d'avoir atteint un sommet dans l'évolution de l'humanité. À en croire tous les hérauts de l'Apocalypse, la génération Z signerait la fin de l'évolution, avec la fin de l'alphabet.

La science et la technique contemporaines atteintes d'hybris, cet orgueil démentiel, ne détiennent peut-être pas le dernier mot sur la réalité et les certitudes économiques et politiques, avec les hommes qui les portent, tombent aujourd'hui les unes après les autres comme des quilles de bowling. Nos lointains descendants se demanderont sans doute, avec stupeur, si nous n'étions pas complètement aliénés.

L'idéologie ultralibérale, nouvelle hydre de Lerne,  impose son hégémonie à la terre entière. Son explication du monde fait force de loi. Il ne suffit pas de le constater. Il faut aller à la racine des croyances sur lesquelles elle fonde ses certitudes, afin de les soumettre à la critique.

Quelles sont ces croyances fondamentales ?

  • Croyance N° 1. Le réductionnisme. Pour ceux des occidentaux qui sont farouchement matérialistes, tout dans l'univers n'est que matière et la conscience humaine n'est qu'un épiphénomène illusoire, produit par l'activité neuronale, bien que cette croyance débouche sur l'impasse de l'autoréférence : c'est le cerveau qui produirait l'idée que la pensée et la conscience ne sont que le produit du cerveau... Où est la sortie de secours ?
  • Si chaque naissance n'est pas unique, si les êtres humains ne sont que réseaux de molécules et de neurones régis par les lois de la physique et explicables par les neurosciences qui prétendent épuiser l'énigme du verbe être, il devient évidemment admissible de les traiter en objets jetables et remplaçables, simples variables d'ajustement.
  • Quant aux chrétiens ultralibéraux qui se disent humanistes mais qui sont des partisans de la libre concurrence et de la théorie du ruissellement, ils ne voient pas de contradiction entre Bible ou Évangile et culte de l'argent sans limites. Nouveaux pharisiens, ils ont oublié le symbole porté par la parabole du chameau trop gros pour passer par le chas d'une aiguille, ou par celle des marchands du temple...
  • Croyance N° 2. Le darwinisme social, croyance qui a pourtant déjà fait des ravages, affirme que les gagnants de la sélection naturelle sont les plus aptes à écraser les autres dans la compétition féroce de la lutte pour la vie. Dans cette optique, il est donc acceptable que les plus forts l'emportent et qu'ils éliminent les faibles, voués à disparaître, bon débarras. 
  • Croyance N° 3. Le tout-génétique. Les gènes détermineraient la morphologie, mais aussi l'intelligence  et le destin personnel et social des individus.  Par exemple, pour Richard Dawkins, éthologue et biologiste (dont la théorie, qui a eu un impact planétaire, fait bon marché de notre part de libre-arbitre), les êtres humains ne sont que les jouets passifs de leurs « gènes égoïstes » qui se servent d'eux pour essaimer et l'emporter sur des gènes concurrents. Les puissants de l'élite mondiale, gagnants de la loterie de la vie, seraient donc prédestinés à l'être, tout naturellement, en vertu de leur bon héritage génétique.
  • Croyance N° 4. La subordination de l’humain aux diktats économiques, qui exigent forte compétition et croissance à tout prix, dans une course folle en avant, alors même que la taille et les ressources de la planète sont limitées, que la Terre s'épuise et que la démographie mondiale explose. L'homme occidental contemporain a vidé les cieux mais, la nature ayant horreur du vide, il les a immédiatement repeuplés par Wall Street et la main invisible du marché. 

  • Conséquence de ces croyances : la domination de l'utilitarisme, dans un monde sans vision du futur autre que technologique et sans doute robotique, dans lequel les hommes, tels qu'ils sont aujourd'hui, seront à peu près superflus. Pour les rendre plus productifs, il suffira de les « augmenter » au besoin en bricolant leurs génomes ou en les transformant en cyborgs trans-humanisés, afin qu'ils soient des exécutants plus productifs, dociles et sans revendications, asservis aux maitres du monde.
  • Conséquence de ces croyances : un consumérisme hédoniste frénétique et le règne du court terme (tout avoir, tout de suite et plus que les autres), quel qu’en soit le prix à payer pour les futures générations. Si les lendemains ne chantent plus, s'ils ne font plus rêver et ne mobilisent plus, si l'argent est notre seul horizon, remplissons nos cabas et après nous le déluge.
  • Conséquence de ces croyances : l’effondrement de l’éthique et le règne sans partage de l’égocentrisme, de l’argent-roi, de la corruption et du chacun pour soi. Ne restent en jeu que le « ça » pulsionnel et l'assomption d'un égo « décomplexé ». Dans la débâcle, le surmoi a sombré, avec l'idéal du Moi et l'idéal du « Nous », qui se réduit à la défense, becs et ongles, d'intérêts claniques.
  • Conséquence de ces croyances : la certitude écrasante de la méritocratie personnelle. Les individus sont incités à être seuls responsables de leur propre évolution, dans un environnement incertain et chaotique, peu structurant et anxiogène. « Deviens ce que tu es » disait Nietzsche, qui prônait l'avènement du surhomme. En attendant d'être des surhommes, les agents économiques sont pris dans les rets d'une injonction paradoxale : ils doivent se réaliser de manière créative, inventer leur destin ET s'adapter docilement à la doxa dominante, porteuse d'absurde vital. Ils doivent être autonomes ET conformistes. Ils doivent choisir d'être des sujets libres d'une vie assujettie au trading à haute fréquence et à la finance mondialisée. Comment rendre l'autre fou...

Et la liste n'est pas close.

Individualisme et égocentrisme, concurrence et compétition féroces, déterminisme génétique, survie du plus fort, déification de la croissance et de la richesse, règne sans partage des statistiques qui oblitèrent les vies individuelles et les font entrer dans des catégories anonymes, subordination des hommes au profit et à une rentabilité maximum immédiate, soumission à cette nouvelle religion qu'est le scientisme, emballement du temps... Toutes ces orientations découlent des croyances qui alimentent implicitement le paradigme politico-socio-économique contemporain et la vision du monde de beaucoup de dirigeants occidentaux avec, en contrepoint, la montée des populismes et des intégrismes religieux de tout poil (athéisme militant compris), qui donnent des réponses insensées à de bonnes questions.

Cette grille de lecture, qui fonctionne en logique du tiers exclu, élimine de notre champ de perception les laissés-pour-compte de la finance mondialisée. Non seulement tous ceux qui sont dans la misère et qui subissent les ravages des guerres, mais aussi ceux qui craignent pour un statut difficilement acquis, ceux de la petite bourgeoisie issue de la classe des cols bleus, en ascension bloquée, les oubliés de la mondialisation « heureuse », les miséreux de la désindustrialisation, les perdants de l'ascenseur social, les chômeurs...
Ils accumulent rancœurs, frustrations et désespoir face à un monde qu'ils ne peuvent plus comprendre, qui les méprise et ne les voit même pas.

Ce monde concentre des richesses pharaoniques dans les mains d’une toute petite oligarchie politique, économique et médiatique endogame, imposant une loi dépourvue de sens autre que celui de la prédation boulimique pour les uns et de la servitude volontaire pour les autres, rebaptisée « adaptation » et qui conduit directement au burnout, cette pathologie du non-sens vital. 

Toutes les dictatures prennent racine dans le terreau de l'humiliation et proposent une revanche aux humiliés en exploitant leurs ressentiments. Le premier histrion venu, rompu aux techniques de manipulation et qui saura mettre des mots sur ces frustrations en désignant des bouc-émissaires, réussira l’exploit accompli par le joueur de flûte de Hamelin.

Libéralisme ? Socialisme ? Social-libéralisme ? Populisme ? 

NON, HUMANISME...


Il s'agit, aujourd'hui, de l'avenir collectif de l'espèce humaine. Il nous faut, d'urgence, réfléchir à cette « nouvelle voie d'humanisation », dont parle Edgar Morin, que les politiques devraient écouter davantage. En supprimant toute verticalité symbolique (le symbole, étymologiquement, relie ce qui a été divisé et séparé), en ne voyant dans l'Homme que sa dimension horizontale, économique et matérielle, en écrasant toute hiérarchie des valeurs, nous nous condamnons aux mornes plaines de Waterloo.

Si nous ne trouvons pas le moyen d'accompagner cette mutation, de donner accès aux ressources de manière plus équitable et économe en réduisant des inégalités mortifères, si les états ne s'entendent pas pour mettre fin à la corruption, à l’emprise de la dérégulation financière mondialisée, à celle des lobbies, à l'évasion fiscale, s’ils ne commencent pas par mettre leur propre maison en ordre et par donner l'exemple d'une éthique irréprochable au service de la collectivité entière qui les mandate, si la classe politique continue de s'installer dans une nouvelle caste aristocratique coupée des réalités quotidiennes et qui, pour tout remède aux crises, ne sait proposer qu'une boite à outils, si nous ne redonnons pas la priorité au respect de l’humain, à sa dignité, à l'éducation, si nous ne prenons pas en compte la rage, l'envie et les peurs qui montent, si nous ne sommes pas capables d'y répondre par un projet de société qui remette les hommes au centre des préoccupations et qui redonne de l'espoir en réenchantant l'avenir tous les éléments d’une implosion sont là, sous pression, dans la cocotte-minute.

La crise que nous traversons et qui déboussole tous les décideurs et beaucoup de penseurs de la modernité, est d'abord une crise philosophique, en ce qu'elle touche en premier notre conception de l'Homme et de la vie. Cette crise philosophique, qui est une crise du sens, a des retombées sociales, économiques, politiques, géopolitiques, qui en sont les conséquences complexes et non les causes, d'où l'inutilité de se limiter à des boites à outils, si astucieuses soient-elles. Avant d'administrer des remèdes, il faut diagnostiquer la maladie...



Si nous nous contentons des remèdes,
 au lieu d'embarquer pour Cythère,
 nous pourrions bien nous retrouver sur le radeau de la Méduse.



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