dimanche 3 juillet 2016

Raison, intuition, affectivité





Remue-méninges : sommes-nous devenus hémiplégiques ?


Les succès de la science
Les sciences exactes s’appuient sur la logique formelle et rationnelle, celle du tiers exclu (A n’est pas non-A, un  fait est ou n’est pas, il est vrai ou faux).

En explorant objectivement et expérimentalement la matière et la biologie humaine à partir de ce mode de structuration cognitive, elles ont développé des outils de compréhension et de maîtrise sur l’environnement matériel qui ont considérablement accru notre qualité de vie.

Ces prouesses ont renforcé la certitude que leurs disciplines recouvraient tout le champ de la réalité. La physique, la biologie et toutes les technologies sont les sciences qui détiennent le pouvoir impérial de dire le dernier mot sur « tout ce qui est », psychisme humain compris.

Pour explorer la réalité, elles s’appuient sur une forme d’intelligence logique, mathématique et rationnelle, forme d’intelligence qui est privilégiée aujourd’hui, depuis l’école maternelle et tous les apprentissages, jusqu’à l’insertion professionnelle, en passant par les pratiques économiques, la géopolitique et les choix de société. C’est principalement elle qui est mesurée par les tests de QI et qui détermine nos orientations, notre vision du monde, nos choix de vie et la sélection de nos élites. Hors d’elle, point de salut.


Les limites de la rationalité
Les occidentaux ont exploré le monde matériel sur le mode de cette logique contradictoire, avec des succès scientifiques et technologiques foudroyants, mais cette approche se heurte aujourd’hui aux paradoxes de la mécanique quantique, la physique de l’infiniment petit, qui recherche ce qui se cache au fond de la matière : ses éléments fondamentaux sont à la fois onde et particule, on ne peut mesurer à la fois leur vitesse et leur position, ils n'ont qu'une probabilité d'existence, les particules élémentaires restent en corrélation avec toutes les autres particules d’une manière impossible à comprendre et qui viole les lois de la physique classique, elles ont besoin, pour apparaître, d’une interaction avec la conscience humaine par le truchement d’un appareil de mesure macrophysique, mesure qui provoque l’effondrement de la fonction d’onde et défait, de manière totalement incompréhensible, l'incompréhensible indétermination onde-particule.

Avec la mécanique quantique, la rationalité atteint ses limites et au fond de la matière, (à supposer que la matière ait un fond) apparaît l'univers étrange d'Alice au pays des merveilles...


Les mots pour dire l'humain
La logique du tiers exclu est intimement liée à nos langages d’occidentaux qui reflètent ou induisent notre représentation du monde. La langue chinoise, contrairement aux nôtres, se fonde sur l’intuition d’un « tout » dont les forces, en interaction, ne sont pas contradictoires mais complémentaires.

Les philosophies orientales  (hindouisme, bouddhisme et taoïsme) ont privilégié d’autres formes d’intelligence : holisme, non séparabilité, logique du tiers inclus pour laquelle il n’y a pas de contradiction irréductible entre des opposés mais complémentarité dynamique, acceptation des limites du savoir rationnel et du langage, (« le Tao qui peut être nommé n’est pas le Tao ») conscience participante d'un flux mouvant de changement créatif. Nous situons l'intelligence dans le cerveau, ils la situent dans le cœur, le ventre ou tout au long de l'épine dorsale...


L'intelligence logique et rationnelle est-elle la seule forme d’intelligence ? N’avons-nous pas hypertrophié une approche objective du monde qui laisse de côté et ignore superbement d’autres manières de l'appréhender ?

En privilégiant exclusivement l’intellect logique et rationnel qui catégorise, analyse, manipule et fragmente les domaines de connaissance, nous avons développé ce mode de structuration cognitive au détriment de l’intelligence intuitive et affective. Nous avons exploré objectivement le monde (corps et esprit humains compris), et ignoré la conscience, la subjectivité, l’intelligence existentielle et émotionnelle, l’empathie, la sympathie et l’intuition, dimensions auxquelles l'intelligence artificielle ne pourra jamais accéder puisqu'elle a été conçue par une projection de notre rationalité et de notre logique computationnelle qui met le monde matériel à distance de l'observateur pour mieux le maîtriser.

Or la réalité peut être perçue comme l'envers et l'endroit d'une même tapisserie. Si elle est extérieure à nous,  à portée de main (manipulable), elle est aussi en nous, intériorité hors d'atteinte d'autrui et accessible uniquement par la conscience intuitive, par la sympathie et l'empathie.

L'intuition est un mode de perception mystérieux qu'on suppose en relation avec l’inconscient, instance dans laquelle on peut mettre tout ce qu’on veut, depuis l’inconscient biologique jusqu’à l’inconscient collectif, en passant par l’inconscient freudien ou lacanien.

Personne ne sait exactement ce qu'est l'intuition, ce mode de perception. Tout ce qu'on peut en dire est qu'elle nous fait entrer en résonance avec nous-mêmes et avec le monde, d’une manière globale, fulgurante, instantanée, non logique et non rationnelle.

Si nous raisonnions un peu moins unilatéralement en logique du tiers exclu, nous tenterions de relier (« intelligere » signifie étymologiquement lier ensemble, relier) la pensée logique et rationnelle à l’affectivité et à l’intuition dans notre aperception du monde, sans faire l'impasse sur une bonne moitié de nos capacités. 


Cette manière d'appréhender le monde nous éviterait de devenir quasi hémiplégiques et de nous couper radicalement de dimensions essentielles à notre relation aux autres (semblables et différents), au monde (dont nous faisons partie, jusqu'aux atomes qui nous constituent, aussi vieux que l'univers), à notre vie intérieure et à la subjectivité, (dont la présence reste une énigme)… 

Cela nous permettrait de nous développer plus harmonieusement et ne pas nous déployer de façon unilatérale et toxique, avec les conséquences que nous pouvons constater : crise du sens, effondrement de l'éthique, harcèlement et burnouts, avidité compulsive de richesses, compétition forcenée, frénésie de consommation futile et stérile, massacres de masse, crises financières, délinquance et corruption à tous les niveaux, destruction accélérée de la biosphère et empoisonnement de la terre, de l'air et de l'eau... attitudes qui ont toutes pour point commun un comportement de prédation au service du désir boulimique et tout-puissant d'emprise sur les choses et sur les humains, transformés en objets.


« Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. 
Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. »
 Einstein


1 commentaire:

  1. J’ajouterais une petite nuance. En biologie, le oui et non n’existe pas. Je me souviens de l’une de nos thésardes, chimiste de formation, qui avait commencé l’exposé de sa thèse par ces mots : « Quand je posais une question, on me répondait toujours : "ça dépend" ou "c’est plus compliqué que cela". »
    On ne sait que trop que chaque nouvelle étape de la connaissance débouche sur des problèmes de plus en plus ardus à résoudre, et que rien, strictement rien n'est jamais acquis. À tout moment, même les théories qui semblent basées sur des faits avérés peuvent voler en éclat.

    RépondreSupprimer