lundi 6 juin 2016

Le plaisir de lire




L’œil de la mouche : une belle illustration

J’ai découvert Jean-Baptiste Véber sur LinkedIn, à travers les billets de son blog dans lequel il raconte, entre autres, son expérience de professeur d’histoire-géographie.

J’ai été séduite par son style, sa générosité, sa sensibilité, son écoute sans parti-pris, les questions qu’il se pose sur les difficultés auxquelles sont souvent confrontés les enseignants.

Il vient de publier un roman que je trouve remarquable pour plein de raisons mais surtout pour le rôle qu’il n’y joue pas car cela parle de lui… 

Il a une telle capacité d’empathie que l’auteur est invisible, ce qui est très rare car, en général, le narrateur montre assez rapidement le bout de son nez. Dans son roman, il s’efface pour laisser le lecteur entrer en résonance immédiate avec les personnages et leur monologue intérieur. Il n’intervient pas, il est entièrement une plaque sensible, une oreille…

J’ai beaucoup aimé aussi ce que j’appelle l’œil de la mouche, qui possède des centaines de facettes. Chacune reflète  une partie du paysage et c’est le cerveau de la mouche qui reconstitue l’image entière. Dans ce roman, chaque personnage voit le monde par sa fenêtre et ce qu’il voit est une facette du drame. Il faut beaucoup d’humanité pour arriver à rassembler toutes ces perceptions différentes sans jamais se mettre en avant et en laissant en relation directe le lecteur et les personnages.

Il a le don d’entrer dans la subjectivité de chaque acteur avec tendresse et sans jugement moral. La même petite musique que j’aime chez Steinbeck et chez Fred Vargas : prendre les hommes comme ils sont, comme la vie les a faits, sans les ensevelir sous des jugements ou des opinions en béton. 

Enfin, j’aime beaucoup son style. Je trouve merveilleux qu’il puisse aussi habilement changer de registre avec chaque personnage et que le ton change avec chacun, traduisant fidèlement sa psychologie. C'est un humaniste, il doit être un professeur extraordinaire et ses élèves ont beaucoup de chance.

Son roman, « Ragots de Lapins » est construit autour d’un drame : un meurtre. Mais ce meurtre est un prétexte à entrer dans le regard de tous les protagonistes. Ils sont tous différents et tous ont une perception particulière de l’évènement et de la victime. Pourtant, le meurtre n'est pas le sujet du livre et ce roman n’est pas un polar, ou alors c’est la vie qui l’est…

Un extrait du premier chapitre : Le Furet

« Wala ce qu’on lui a mis au gars ! Faut pas essayer de lui faire au patron, il s’en souvient toujours. Je sais pas ce qu’il avait fait celui-là, mais au moins, c’était clair : « débarrasse-moi de ce rat ! » Vous pouvez pas dire que c’était pas clair.

Après le patron, tu vois, il veut pas savoir comment ça se passe, y’a plein de raisons à ça : d’abord parce que forcément il a moins mauvaise conscience, c’est du luxe, mais ça je pourrais me le payer aussi bientôt, si je continue à bien taffer : « du bon boulot », qu’il m’a dit quand je suis rentré au rapport.

Bon, ensuite, il en veut rien savoir, adresse, heure, façon de faire… Parce que s’il est interrogé, il fera pas long feu à la police, il a trop d’intérêts en jeu, il devra les arroser tout de suite les keufs, il a pas de temps à perdre, et ça coûte cher un keuf au courant, je veux dire pas le petit mais le grand, celui avec un cigare, en imper derrière un bureau anglais. Ceux-là, les hauts placés, c’est la peau du sgeg ! J’suis sérieux ! Il leur paye de sacrés services mon patron, pour les avoir dans la poche. Enfin, moi je connais pas ses combines mais pour qu’il arrive toujours à s’en tirer, comme ça, je me dis qu’il a trouvé un sacré filon. Dans ce métier, c’est abuser que tu trouves pas aussi une école, t’en aurais bien besoin : un exemple, quand le patron je lui dis :
– Mais sur cette affaire, monsieur, on est complètement grillé, ça sert à rien de continuer, on va se faire gauler.
Alors avec sa tête de bouledogue il me répond :
– T’occupe le furet, quand t’auras compris que la loi, avec de bons avocats, elle est faite pour être contournée, peut-être que tu y arriveras, à réussir, je veux dire vraiment gagner, pour t’acheter une maison, une femme, des enfants… Mais là, t’es au niveau zéro du banditisme, ou plutôt t’es un vrai bandit, t’es pas un homme d’affaire, tu le deviens à partir du moment où tu peux te payer les services d’un avocat… Mais encore, d’un bon avocat, parce que laisse-moi te dire que cette profession, c’est bourré de petites balances; il faut tâter la marchandise avant de remettre tes affaires entre leurs mains.

Wala quand il me parle comme ça ! Je comprends rien même si je fais semblant, « oui, oui monsieur La Ponte », que je fais avec la tête mais c’est vraiment pour rester poli, on peut pas la lui faire, mais en même temps… Je sens bien quand il parle comme ça qu’il me prend pour un schlague… Mais il devrait faire attention, il voit pas que je suis un nerveux, j’ai de l’honneur moi, je suis pas un schlague, j’ai juste pas été à la bonne école, le patron lui c’est un fils de… Je veux dire pas fils de p…, mais fils de riches, ils ont toujours de l’avance eux, au berceau ils savent comment attirer la thune sans se faire remarquer. Moi, pendant longtemps, j’ai pas été discret, alors j’en ai fait une autre d’école, celle de la prison…
Vas-y, ça t’endurcit aussi sa mère, moi je sais me faire respecter maintenant. (...)

Vazi, tu vois, c’est vraiment la jungle, la zonzon, mais quand t’es passé à travers, tu deviens indestructible. Je sens plus la douleur maintenant, j’ai bien vu ce matin, parce que le gars, il a essayé de se défendre, mais je l’ai charclé tellement vite que le coup de latte qu’il préparait, il a même pas pu le porter ».


Le ton et la focale changent à chaque chapitre avec le discours intérieur de
Marceline Trélon, Albert Lapins, Martin Lapins, Anne Montalenvert, Yves Casseur, La Liche, et les autres...

 http://z4editions.fr/publication/ragots-de-lapin/

2 commentaires:

  1. Bonjour, Lulu, c'est l'imprimeur... Le lien vers l'éditeur c'est : http://z4editions.fr/publication/ragots-de-lapin/

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  2. Merci ! L'erreur est corrigée...

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