lundi 18 avril 2016

Alouette, je te plumerai...





Billet d'humeur : lettre ouverte aux patrons de presse


Messieurs, (il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de dames dans votre corporation)

Je ne vous connais pas, mais vous, apparemment, vous savez tout de moi.

Vous avez remarqué, par exemple, que j’utilise un bloqueur de publicité et vous avez conditionné la consultation de votre journal en ligne à la suppression de ce bloqueur, afin de pouvoir accéder à mon temps de cerveau disponible.

Non seulement vous avez le cynisme d’avouer un procédé très intrusif mais, de plus, l’avertissement que vous placardez sur vos sites ne témoigne pas d’une grande capacité de réflexion : vous êtes en train de scier la branche qui vous soutient encore un peu.

Vous dites que vous vivez de la publicité et qu’elle vous permet de payer vos journalistes.  Disons plutôt : les journalistes que vous n’avez pas encore licenciés et les freelance que vous sous-payez pour fouiller les caniveaux ou pour piller des articles étrangers que vous vous donnez seulement la peine de traduire (mais que vous avez le front de publier en les présentant comme des exclusivités).

Les revenus de la publicité sont au cœur de votre modèle économique et c'est votre droit de privilégier ce modèle, mais c'est le mien de ne pas souhaiter le financer.

Donc, soyons clairs, non, mon temps de cerveau n’est pas disponible. En tous cas, il ne l’est certainement pas en contrepartie des nouvelles indigentes  que vous publiez : hémoglobine à flots, meurtres, épidémies, vaches folles, poulets grippés et moustiques ravageurs, viols, incestes, pédophilie, pornographie, scatologie, corruption, accidents meurtriers, Rollerball politique, scandales people, terrorisme et massacres en direct, menaces atomiques, le tout en vidéos et en photos géantes et choquantes, moins chères à produire que des textes intéressants. Jadis, du temps où je vous lisais, il y avait une presse spécialisée pour ce genre d’informations. Votre domaine était alors l’analyse et les articles de fond bien documentés.

La qualité a déserté vos rédactions. Elle a été remplacée par des scoops à sensation, suffisamment anxiogènes pour que vos lecteurs compensent le stress que vous induisez en achetant compulsivement les mirages et les doudous que la publicité leur propose.

Quand je veux acheter un objet, je suis capable d’aller le chercher toute seule. Et si je ne vais pas le chercher, c'est que j’ai de bonnes raisons pour cela.

Certains journaux en ligne ne font pas le choix de ce modèle économique. Certes, ils n'engrangent pas 22 milliards de revenus publicitaires, mais ils fournissent le service de qualité que les lecteurs attendent, ils les fidélisent, ils les abonnent et ils font même des bénéfices...

Je serai disposée à payer un abonnement, (ce que je fais pour des titres de presse qui diffusent des informations consistantes) quand vous vous mettrez vraiment à faire votre travail et quand vous aurez cessé d'opter pour la facilité.

En attendant, je laisse mon bloqueur de publicité en place et je vais continuer à lire ailleurs ce qui m’intéresse.

Je suivrai de loin vos activités comme un cas d’école classique : « Comment réussir à échouer ».

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire