jeudi 14 janvier 2016

Les valeurs et les symboles






La boussole des valeurs
Ce que j'aimerais dire aux élites politiques


(Réflexion qui n'engage que moi, citoyenne et électrice ordinaire, attachée au sens des mots...)


Vous êtes censés avoir une expertise et des connaissances qui dépassent celles de vos concitoyens puisque vous avez été choisis pour prendre, au nom de la collectivité, des décisions qui engagent son avenir. Il est donc permis de vous attribuer un niveau élevé de réflexion.

C'est pourquoi je voudrais ici vous faire part de ma surprise  - pour ne pas dire de ma stupéfaction - en lisant certaines de vos déclarations. 

Pour prendre un exemple, j'ai noté cette phrase au sujet de l'opposition à la déchéance de nationalité pour les binationaux : « Une partie de la gauche s'égare au nom de grandes valeurs, en oubliant le contexte ».
 
S’égarer au nom de grandes valeurs… 

Je m’interroge sur les petites valeurs qui permettraient de ne pas s'égarer. C'est bien la première fois que j'en entends parler.
Dans le meilleur des cas, il peut s’agir d’une maladresse d’expression. Je n’ose même pas imaginer le pire des cas, celui qui vous ferait confondre éthique et morale. Mais pourtant, force est de constater que la boussole qui sert à piloter la nation pointe, tous partis confondus, vers des « petites valeurs » liées au contexte (morale factuelle et historique) et non pas, comme on pourrait s’y attendre quand on parle de la constitution, vers des « grandes valeurs » (méta-principes éthiques universels).

C’est déjà grave.
Mais il y a encore plus grave. 

Si j’ai bien lu toutes vos déclarations, vous affirmez que les modifications que vous souhaitez inscrire dans la constitution « n’auront qu’une valeur symbolique ». Vous entendez sans doute par là qu’elles n’auront pas beaucoup d'importance concrète.

Il faut en déduire que pour vous, il y a une rupture radicale entre l'éthique (appuyée sur les grandes valeurs) et les décisions politiques (inspirées par les contingences), comme si le symbolique ne jouait pas un rôle prépondérant dans les choix de société et ne devait pas s'inscrire, par des actes, dans la réalité. Les décisions politiques ne relèveraient donc, si l'on vous suit dans ce raisonnement, que d'une morale pragmatique, dictée par l’actualité, coupée de toute valeur symbolique...

En effet, et c'est là où vos arguments tournent en rond, la négation réductrice que vous utilisez (ce n'est que...) enlève toute valeur efficiente au symbole. Dire « ce n'est qu'une mesure symbolique » ou encore « c'est une mesure purement symbolique », signifie en fait : « N'en faites pas toute une affaire, c'est une posture sans importance ». Si cette mesure n'est que symbolique, le symbole ne compte pour rien puisqu'il est sans connexion avec l'action. Le voilà remisé au magasin des accessoires, vidé de son sens. Dans ce cas, à quoi bon prendre cette mesure ? 

Allons un peu plus loin : ce raisonnement fait table rase de ce que la France a exporté de meilleur dans le monde entier. L'élan qui a provoqué une vague déferlante de solidarité mondiale après janvier et novembre 2015, ne nous y trompons pas, ne prenait pas seulement sa source dans l’émotion et l'empathie, mais aussi dans l’attachement implicite à ces « grandes valeurs » fondamentales et aux symboles universels qui nous relient à notre commune humanité. Ils ne sont ni de gauche ni de droite, ils concernent toute l'humanité actuelle et à venir. 

Ces principes ont pris naissance, entre autres, dans notre pays. Voilà ce qui a été nié par ces tueries insensées et voilà le symbole qui a soulevé l'indignation et  la consternation dans presque tous les pays du monde.

Revenons au sens des mots : qu’est-ce qu’un symbole ? 
Étymologiquement le symbole est un signe de reconnaissance entre des contractants, qui leur permet de s'identifier comme appartenant à une communauté humaine.
« En Grèce, un symbole était au sens propre et originel un tesson de poterie cassé en deux morceaux et partagé entre deux contractants. Pour liquider le contrat, il fallait faire la preuve de sa qualité de contractant (ou d'ayant droit) en rapprochant les deux morceaux qui devaient s'emboîter parfaitement. Le sumbolon était donc constitué des deux morceaux d'un objet brisé, de sorte que leur réunion, par un assemblage parfait, constituait une preuve de leur origine commune et donc un signe de reconnaissance très sûr. » Wikipédia

Le symbole réunit, contrairement à ce qui divise. (L'antonyme littéral du symbolique est le diabolique, du Grec diaballein : diviser, disperser, rendre confus, d'où le nom du plus grand diviseur, le diable...)

Les grandes valeurs symboliques sont celles qui permettent à une société de se hisser collectivement au-dessus des particularismes et des égocentrismes. Sans elles nous perdons le nord et nous repartons à reculons au fin fond du paléolithique, dans une noria de violence mimétique dépourvue de langage. 

En 1948, après une terrible hécatombe, la déclaration universelle des droits de l’Homme a inscrit à notre patrimoine  collectif des principes qui se rattachent aux « grandes valeurs » et qui valent pour toute l'humanité. Ils ont coûté beaucoup de sang, de larmes et de vies humaines. La constitution les traduit en lois qui régissent la vie nationale. Comment ces valeurs universelles que vous qualifiez vous-mêmes de « grandes » pourraient-elles nous égarer ?

Puisqu’en début d’année il est habituel de prendre de bonnes résolutions, en voici une que je vous suggère, de quelque bord que vous soyez : un peu moins de tactique électorale et un peu plus de réflexion philosophique, axiologique et sémiologique, s’il vous plaît, afin de ne pas proférer des énormités qui laissent pantoise une bonne partie de vos concitoyens. 

Les Français demandent à être protégés. La nécessité de sanctions exemplaires contre les auteurs de ces crimes impensables est évidente, mais si celle que vous proposez ne prend pas sa source dans des valeurs universelles, vous creusez un trou dans l'eau, ce qui ne rassure personne et vous divisez au lieu de réunir, ce qui semble être bien parti à en juger par les réactions...

Des sanctions très fortes pourraient être décrétées sans écorner, à la va-vite, les fondamentaux de la constitution et les « grandes valeurs » de la communauté humaine. Posons-nous les bonnes questions : quel est le sens et le but de cette mesure de déchéance de nationalité à inscrire dans la constitution ? A qui s'adresse-t-elle ? Qui dissuade-t-elle ? Qui punit-elle ? Qui réjouit-elle ?

Avez-vous vraiment envisagé et pesé toutes les dérives possibles de la modification constitutionnelle que vous proposez sur le symbole de nationalité ? Même si cette mesure de déchéance n'a pas beaucoup d'effets concrets, elle induira un changement de fond irréversible dans la représentation que la société française a d'elle-même. Épiméthée a ouvert la boite de Pandore et c'est une histoire qui a très mal fini...

« Qui mange à la gamelle du diable a besoin d'une grande cuillère »
(Proverbe écossais)

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