lundi 23 novembre 2015

La "crise" a-t-elle un sens ?



L’œil de la mouche : "Et pourtant, elle tourne"...

Ce billet a été écrit avant le 13 novembre. Le sujet ne concerne donc pas les évènements brutaux, glaçants et sidérants que nous venons de vivre. Ils ont fait surgir l'impensable et appellent un autre type de réflexion. Il faudra du temps avant que le choc émotionnel le permette. Toutes mes pensées, aujourd'hui, vont à ceux qui ont été atteints par ces atrocités inhumaines.
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"Et pourtant, elle tourne"... C'est l'exclamation - sans doute dans sa barbe - de Galilée, forcé par l'inquisition de rétracter sa théorie de l'héliocentrisme qui battait en brèche la doxa dominante, le géocentrisme. 

Crise, rupture et changement de paradigme
Nous vivons actuellement un bouleversement radical dans le paradigme qui sous-tend notre appréhension du monde. Des pans entiers de savoirs sont balayés, les usages contestés, les habitudes sont inopérantes et le cadre de nos conceptions se délite. Cette crise est déstabilisante car elle bouscule des certitudes rassurantes. Elle est anxiogène car les mutations sont rapides et qu’un nouveau paradigme n’a pas encore émergé. Nous en sommes au stade de ce que Dabrowski appelle une "déconstruction positive", c'est à dire le moment de remise en question d'un cadre de référence qui précède l'émergence d'un cadre nouveau, une crise d'adolescence, en somme...

Une clef pour comprendre : Thomas Kuhn
"La Structure des révolutions scientifiques" de Thomas Kuhn a eu une influence considérable chez les scientifiques mais aussi chez bon nombre de spécialistes de sciences humaines : historiens, économistes, sociologues...

Sorti en 1962 et tiré depuis à un million d'exemplaires, l'œuvre, au succès indéniable, fait sa petite révolution sur la manière de penser la science, ce qui lui a valu nombre de critiques. Thomas Kuhn (1922-1996), professeur au MIT, y renouvelle d'une part la conception de l'histoire des sciences, d'autre part les mécanismes de l'évolution des théories scientifiques.

Selon la conception traditionnelle dominante chez les scientifiques et épistémologues, le progrès scientifique résulterait de l'accumulation linéaire des connaissances : en découvrant de plus en plus de choses, on ajouterait des éléments aux théories qui se rapprocheraient toujours plus du vrai au fur et à mesure des siècles.

Pour Kuhn, ce schéma est erroné. Le progrès scientifique procède de ruptures et de bouleversements. Pendant des périodes stables, la discipline scientifique se développe, organisée autour d'un paradigme dominant, sorte de cadre théorique auquel adhère la communauté scientifique du moment. Cette période de stabilité permet une croissance régulière et cumulative. Par exemple, la mécanique newtonienne a fonctionné du XVIIème siècle au début du XXème sans remise en cause, sur la base d'un consensus général.

Si la communauté ne peut plus résoudre les anomalies de plus en plus nombreuses, (du paradigme dominant NDLR) c'est alors la crise qui peut déboucher sur cette fameuse révolution scientifique. Le nouveau paradigme produira de nouveaux cadres de recherche, de nouveaux outils et sera en contradiction avec l'ancien. La théorie de la relativité d'Albert Einstein par exemple a permis d'expliquer des faits nouveaux telle l'impossibilité de dépasser la vitesse de la lumière dans le vide. Et c'est ainsi que la physique nucléaire a remplacé la physique newtonienne. Le passage d'un ancien à un nouveau paradigme bouleverse la vision du monde.

Mais Kuhn prend aussi en compte les usages sociaux de la science : sa notion de paradigme englobe aussi bien les théories scientifiques que les croyances, les valeurs et les traditions que se transmet la communauté savante. Celle-ci, nous dit-il, est fondamentalement conservatrice, ce qui signifie qu'à certains moments, certaines connaissances scientifiques dominent parce qu'un réseau de scientifiques les défend et les propage. Au IIIème siècle av. J.-C., Aristarque de Samos défendait déjà l'hypothèse héliocentrique sans aucune oreille attentive pour l'écouter. C'est que le système géocentrique de Ptolémée satisfaisait aux exigences de la science dite "normale", et peut-être aussi l'orgueil humain.

Au final, on se rend compte que, loin de suivre un long fleuve tranquille, c'est la discontinuité qui caractérise le progrès des sciences : bonds, conflits, rivalités chez les scientifiques... Kuhn souligne donc le caractère relatif de la connaissance et met en question l'objectivité des scientifiques. Cette conception en hérissera plus d'un..."


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La grille de lecture de Thomas Kuhn ne s'applique pas qu'à la science, elle concerne aussi d'autres domaines : celui de l'évolution du vivant (Stephen Jay Gould et les équilibres ponctués), celui de la sociologie, de l'économie, du développement psychique et cognitif, de la construction de la personnalité, de l'art...
   
C'est le système entier de notre représentation du monde qui est aujourd'hui entraîné à muter.

Les crises déconstruisent mais elles sont aussi un formidable moteur d'énergie qui peut, si nous acceptons de penser autrement et si nous ne nous accrochons pas à de vieilles lunes, nous conduire vers un "Plus-être".

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