lundi 7 septembre 2015

Millenium, la suite...



L’œil de la mouche : peut-on donner une suite à des romans célèbres ?

Je viens de passer ce dimanche plongée dans le tome 4 de Millenium, "Ce qui ne nous tue pas",  écrit par David Lagercrantz.  Ce roman est une suite donnée à la série des trois romans de Stieg Larsson,  décédé avant leur parution et qui n'a jamais su que ses romans avaient un énorme succès éditorial. (80 millions de lecteurs.). ("Les hommes qui n'aimaient pas les femmes", "La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette", "La reine dans le palais des courants d'air").
Un article de l'Obs

Stieg Larsson n'était certes pas Balzac ou Dickens, mais il a créé des intrigues et des personnages inoubliables. J’avais beaucoup aimé, dans ses trois romans, l’unité du récit, l'originalité dramatique des sujets, les personnages surprenants et cette alchimie peu banale de sensibilité et de violence distanciée. 

Échaudée par les romans "à la manière de" Jane Austen, pour ne pas parler des récupérations commerciales de Scarlett O’Hara, j'étais un peu sceptique quant à cette suite de Millénium. Mais je voulais voir ce que donnait la résurrection de Salander, cette asociale de génie, autiste Asperger, gothique haute comme trois pommes, experte en piratage informatique et en boxe, lancée dans une lutte féroce contre "Tout le Mal". Je voulais savoir si ce tome 4 n'était qu'une récupération commerciale ou s'il était possible d'entrer dans la créativité, le style et la vision d'un prédécesseur célèbre en lui redonnant vie.

Que dire  de ce tome 4 ? Il se lit facilement et avec plaisir.  C'est un bon roman d'été, fait pour divertir.
Je l'oublierai vite

car ce n'est pas Millénium...
  • Si l’intrigue est intéressante, bien documentée et très actuelle, elle est trop touffue. A la place de l’éditeur, j’aurais demandé un sérieux élagage, pour retrouver la tension soutenue des trois romans de Stieg Larsson. Il était, par ailleurs, un écrivain activement engagé contre la corruption et il avait des convictions fortes, absentes dans le tome 4, et pour cause. David Lagercrantz ne les partage pas, de toute évidence, et cela se sent. Le propos et les valeurs ne sont pas les mêmes.
  • Les personnages familiers et qu’on s’attend à retrouver, sont vus et racontés de l’extérieur alors qu'avec les récits de Larsson, on entrait dans leur psychologie et leur subjectivité. Ils ne sont pas habités avec empathie, ils n'ont aucun mystère : Blomkvist, Salander, Erika Berger et tous les protagonistes sont ici plus des silhouettes que des personnes. On les voit bouger et agir, on n'entend pas leur voix. On reconnait le comportement de Salander, mais elle n'a pas beaucoup de densité ni de profondeur et ce pauvre Blomkvist est devenu totalement inconsistant. La sœur de Salander, Camilla, n'est pas du tout crédible en Cruella et le livre semble avoir été écrit pour être un scénario de film…  C'est peut-être le cas.
  • Le style est agréable et la langue aisée mais les dialogues sont un peu plats et trop intellectuels pour un  thriller. Il y manque le souffle, l'émotion et la vie.
  • Les nouveaux personnages sont creux, à l’exception de Ed the Ned, responsable bouillonnant de la sécurité informatique à la NSA et du jeune August, "idiot savant" autiste. Mais j'aurais aimé un développement plus vivant de la relation extraordinaire nouée entre Lisbeth Salander et l'enfant, enfermé en lui-même.
  • On ne retrouve pas l’atmosphère de Stockholm qui contribuait pour une bonne part à l’intérêt des romans précédents. L’ajout d’une carte des quartiers de la ville tente de la rendre présente mais elle ne suffit pas à traduire la vie quotidienne, faite de petits détails vécus que j’ai aimés dans les trois romans de Larsson. L’appartement de Salander, étroitement associé à sa personnalité déjantée, est devenu complètement anonyme : on ne le "voit" pas, pas plus qu’on ne ressent la ville. Le roman pourrait se passer dans n’importe quelle capitale du nord de l'Europe. 

Une conclusion (qui n'engage que moi) :
Quand un roman est de qualité, il est authentique, il sonne juste, l'auteur l'écrit avec tout son être : sa musique est unique, inimitable, impossible à cloner
"Le style c'est l'homme"...

Si David Lagercrantz s'était passé de donner une suite facile mais peu convaincante à Millénium, il aurait pu développer ses qualités d'écriture et d'imagination en concevant une intrigue et un roman avec d'autres personnages que ceux de Stieg Larsson.

Il sait écrire, il a des idées, il ne lui manque que d'oser inventer ses propres fictions, sans se parer de la plume d'un autre...

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