mardi 12 novembre 2013

Neurofeedback et paradoxes



Remue-méninges : tempête sémantique sous un crâne.

Je viens de lire un article, très fouillé, sur l’art et la manière de coacher son propre cerveau pour le rendre plus performant : jeux, puzzles, exercices de mémoire et de concentration, tout y est et tout semble très efficace.

Mais je suis dubitative.
Ce ne sont pas les exercices qui me chiffonnent, c'est le terme utilisé et l'idée de "coacher" mon cerveau.

C’est ici, en effet, que le serpent se mord la queue et que nous entrons tout droit dans une contradiction logique et un paradoxe dont il est impossible de sortir... sans perdre la tête.

Première hypothèse paradoxale, spiritualiste.
En disant que je coache mon cerveau, je postule l'existence d'un sujet agissant par la pensée sur l'organe qui lui permet de penser.

  • Si je dis "mon" cerveau, qui possède quoi ? 
  • Si je dis "je" coache mon cerveau, qui entraîne quoi ?
  • Mais où donc trône le sujet dont la volonté décide des opérations ?
Coacher son cerveau impliquerait qu'il y ait un esprit pilote, distinct de ses propres méninges, et qu'il soit donneur d'ordres.

Cette représentation, imprégnée de dualisme cartésien (le corps versus l'esprit, ou l'âme) est génératrice d'impasse, à moins de supposer la présence d'un Deus ex machina, fantôme dans la machine.

Deuxième hypothèse paradoxale, matérialiste.
La pensée est le résultat de connexions neuronales et électriques. C'est le cerveau qui produit la pensée.

Et le serpent se mord à nouveau la queue. 
Essayons, pour voir.
  • C'est mon cerveau qui produit la pensée suivante : "C'est mon cerveau qui produit la pensée suivante"...
  • Nous voilà coincés dans le cul-de-sac d'une récursivité en boucle.  
Dans cette optique, je ne coache donc rien du tout. L'identité du sujet devient une hypothèse inutile. Il n'y a pas de fantôme dans la machine, il n'y a plus qu'une bio-machine qui fait l'économie de la notion de Personne. Je ne suis personne, je ne suis que le résultat de mes connexions neuronales qui me disent que je n'existe pas.

Subordination du corps à l'esprit. 
Esprit, où es-tu ?
Réduction de l'esprit au fonctionnement biologique.
Pourquoi pas. Mais qui pose ce postulat ?

Voilà donc un bel écheveau de courts-circuits. Comment en sortir ?
Le propre d'un système vivant - et a fortiori, pensant - est d’être ouvert et de se nourrir d'échanges avec son environnement. Le sujet du verbe être ne peut ni s'appréhender lui-même, ni s'épuiser dans une définition, sauf à fermer artificiellement le système, tentative vouée à l'échec. La conscience réfléchie déborde toujours de cette tentative d'auto-saisie : "Je suis conscient, je suis conscient d'être conscient, je suis conscient d'être conscient d'être conscient..."  Quête impossible, remarquablement illustrée par les labyrinthes de M.C. Escher.

La question ontologique, "mur de Planck" de la pensée, fait sans doute de nous des êtres à la curiosité insatiable et inventive, individuellement et collectivement, justement parce que l'inconnaissance fondamentale de ce que nous sommes est à la fois facteur d'angoisse existentielle et facteur d'évolution : sans réponse à la question "que suis-je ?", nous interrogeons, inlassablement, le monde et nos semblables.

Nous sommes avant tout, de la naissance à la fin de nos jours, tissés de relations. C'est ce dialogue avec les autres et le monde qui fonde notre identité personnelle et sociale et qui nous permet, en identification et en différenciation, de dire non pas "voilà CE je suis", mais "voilà QUI je suis", à condition de laisser ouverte et sans réponse la question de l'origine du verbe être...

La science, dont l'objectif est de comprendre comment fonctionne le monde, ne peut pas expliquer l'ontologie, qui n'appartient pas à son registre car l'expérience de l’Être est subjective, non reproductible et non réfutable.  L'idée de "coacher" son propre cerveau génère donc une aporie, engendrée par la représentation faussement rassurante d'un sujet/objet scientifiquement clos sur lui-même, à l'image de l’Ouroboros des Grecs anciens.

Or c'est un leurre. Le fonctionnement biologique du cerveau d'un individu échappe radicalement à sa conscience. Le principe du neurofeedback met en évidence une corrélation entre la conscience et l'activité neuronale, mais ne résout pas le paradoxe de la pensée réfléchie et nous ramène à la case départ.

Je n'ai pas d'accès direct au fonctionnement biologique de mon cerveau, j'ai accès à la représentation conceptuelle et symbolique que je m'en fais. Le sujet, qui est peut-être la pointe émergente d'un système vivant complexe, a besoin d'échanges avec autrui pour élaborer cette représentation, fût-ce par le truchement de l'IRM, dont il faut interpréter les résultats.

J'imagine que cette idée de coaching neuronal est une figure de style. J'espère, en tous cas, qu'elle n'est pas à prendre au pied de la lettre.

Le neurofeedback, ce n'est pas la découverte de la pierre philosophale, c'est la formulation marketée de l'apprentissage.

Je ne peux pas "muscler" mes neurones, mais je peux apprendre à apprendre et initialiser de nouveaux processus cognitifs qui s'encoderont, probablement, en mémoire. (Pour ce que nous en savons, car l'exploration de la pensée consciente d'elle-même et celle de son articulation neuronale posent, pour l'instant, plus de questions qu'elles n'apportent de réponses).

Cette réflexion n'est pas pure spéculation philosophique ou sémantique. Elle a des applications pratiques dans le travail d'accompagnement.

En écrasant et en aplatissant les classes du système et ses sous-ensembles (physico-chimique et biologique inconscients, processus cognitifs implicites ou préconscients, conscience et métacognition) nous risquons :
  • soit de créer l’illusion d’un Moi, maitre d'ouvrage et maître d’œuvre de sa matière grise par l'effet de sa volonté toute-puissante (mais le Moi est vite ramené à une vision plus modeste des choses)
  • soit, au contraire, d'adhérer à la conception d'un moi illusoire. (Mais dans ce cas, qui adhère ?) 
Des raccourcis hasardeux peuvent générer une représentation de soi qui, loin d'aider le sujet à être en devenir et à se développer, risque de l'enfermer, consciemment ou non, dans des nœuds  d'injonctions autoréférentielles paradoxales

Elles ne vont pas lui faciliter la vie.



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