lundi 15 juillet 2013

Portrait d'un trublion


L’œil de la mouche : "Les caractères", un faux leader...

"J’entends Théodecte de l’antichambre. il grossit sa voix à mesure qu’il s’approche. Le voilà entré : il rit, il crie, il éclate. On bouche ses oreilles, c’est un tonnerre. Il n’est pas moins redoutable par les choses qu’il dit que par le ton dont il parle. Il ne s’apaise et ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. 

Il a si peu d’égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu’il ait eu l’intention de le lui donner. Il n’est pas encore assis qu’il a, à son insu, désobligé toute l’assemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place. Les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois. 

Il n’a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés. Il abuse de la folle déférence que l’on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème qui donne le repas ? Il rappelle à soi toute l’autorité de la table, et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu’à la lui disputer. Le vin et les viandes n’ajoutent rien à son caractère. Si l’on joue, il gagne au jeu. Il veut railler celui qui perd, et il l’offense. Les rieurs sont pour lui. Il n’y a sorte de fatuités qu’on ne lui passe. Je cède enfin et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte, et ceux qui le souffrent."
La Bruyère. Les caractères

Théodecte et ses frères (et sœurs) ont besoin d'être toujours au centre de l'attention générale, exagèrent l'expression de leurs émotions, dramatisent le moindre événement, aiment faire des scènes, ne supportent pas la critique, se vexent s'ils sont l'objet d'une plaisanterie, sont toujours dans la représentation théâtrale et dans la séduction....

La Bruyère a écrit "Les caractères"
en 1688. 
325 ans plus tard, le roi n'est plus, la cour de Versailles n'est plus, mais Théodecte est toujours là...

1 commentaire:

  1. Excellent choix de personnage. Cela donne envie de relire "Les caractères" de La Bruyère.
    On doit y retrouver beaucoup de profils caractéristiques de la société du XXI ème siècle. Peut-être se fondant plus dans la masse qu'au XVII ème siècle. A l'époque, en effet, on les remarquait, ces profils, parce qu'on les entendait (la voix et le décibel ne passent pas inaperçus sur la place publique) alors qu'aujourd'hui ils sont discrets et silencieux, Théodectes postés derrière leurs écrans-claviers (le numérique binarisé ne s'entend pas, ne se voit pas, il s'écrit et se lit à voix basse).Cyrano de Bergerac écrit et mis en ligne n'aurait probablement pas eu grand succès.
    Le narcissisme qui marque notre société n'est pas expansif, de facture hystérique , comme celui de Théodecte. Il est plus répandu, plus caricatural, plus numérico-web-2-zéro (effets de la technologie) avec parfois quelques bouffées de manifestations urbaines (effets soupape de sécurité de la "démocratie" récupératrice).Mais il devient majoritaire dans les structures de personnalités.
    j'arrête pour que mes propos ne se retournent pas contre-moi.
    C'est toujours un plaisir de vous lire.
    Bien cordialement.

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