mercredi 20 septembre 2017

Jetez votre vieux CV à la poubelle...




Remue-méninges : le CV et les robots-crétins

Si vous souhaitez changer de métier et vous reconvertir, le sacro-saint-CV-classique-sur-une-page ne vous sera d'aucune utilité. Vous pouvez le jeter à la poubelle, il ne vous ouvrira aucune porte. Pire encore, il vous en fermera ou vous enfermera.

Pourquoi ?

Le CV auquel vous êtes habitué, celui demandé par les recruteurs, normé, formaté, avec ses rubriques obligées, ne peut avoir de sens que si vous êtes dans une logique de continuité : « Voilà ce que j'ai fait, ce que je peux vous apporter, je peux faire encore mieux, voici mon bagage de connaissances, mon expérience, mes références et mes atouts, je vous irais comme un gant... »

C’est un CV sans surprise. Il indique une cohérence forte entre vos études, un parcours en ligne droite, vos investissements professionnels passés et à venir. Il permet aux robots-crétins de trouver les « bons » mots clefs, sésames de l’emploi à pourvoir, qui vous situent dans une case répertoriée. Si vous êtes dans ce cas de figure, ne changez rien à vos outils de communication, ils sont parfaitement adaptés. Quoique... Vous pourriez réfléchir à une autre façon de vous présenter, pourquoi pas ?

Mais les parcours linéaires sont de plus en plus rares et l’évolution professionnelle, quand elle implique une reconversion ou un changement de cap, ne répond pas à cette logique de continuité. Elle s’ancre dans ce qu’on a pris l’habitude d’appeler le potentiel et qu’il vaudrait mieux appeler centrale d’énergie dynamique.

Par définition, le potentiel ne peut pas se mesurer concrètement, puisqu’il n’est pas encore actualisé. Il est latent et ne se révèlera que grâce à une rencontre heureuse entre des motivations intrinsèques, des aptitudes et un environnement favorable. Le mesurer reviendrait donc à lire dans le marc de café ce que, bien évidemment, ne savent faire ni les robots-crétins ni les recruteurs pressés.

Donc, si vous êtes en phase de reconversion, il faut changer votre fusil d’épaule et envisager des arguments qui soient convaincants pour détourner vos interlocuteurs du penchant irrésistible à reproduire du même.


Comment ?

Vous avez choisi une nouvelle voie après avoir réfléchi, vous être sérieusement documenté sur la nouvelle activité qui vous attire, vous avez analysé la fiche métier de celui vers lequel vous vous dirigez, ses conditions d’exercice et ses possibilités d'évolution, vous avez rencontré des personnes qui l’exercent et mené une sérieuse enquête* qui peut aussi vous aider à vous constituer un nouveau réseau, vous avez mesuré les convergences et les écarts entre vos compétences et celles qui sont requises, vous avez peut-être entrepris une formation pour acquérir ce qui vous manque...

Il vous faut à présent construire un argumentaire en inversant votre raisonnement habituel et en le présentant non pas de manière inductive, à partir de ce que vous avez déjà réalisé et de vos orientations passées, mais de manière déductive, à partir des méta-compétences qui vous caractérisent, que vous avez développées et que vous pourrez appliquer à ce nouveau projet. Vous changez de focale et de fil conducteur : la cohérence ne se situe plus dans votre historique mais dans la manière dont vous abordez tout ce que vous faites.

Il ne s’agit pas de trouver un « pitch », résultat d'une démarche marketing de « personal branding », qui risque d'être factice si elle ne fait pas vraiment le lien entre votre centrale d’énergie dynamique et ce que vous pouvez réaliser.

Il vous faut trouver le plus grand dénominateur commun entre votre passé et votre avenir. Ce dénominateur commun c'est votre moteur. Ce n'est pas une rubrique de CV qui liste vos aptitudes (ou les « trois qualités et trois défauts » qu'affectionnent les recruteurs dépourvus d'imagination et dont il faudrait rire si ce n'était pas si triste...).  Il n'y a que vous qui puissiez identifier ce moteur et le nommer, car c’est en vous qu’il se trouve et aucun algorithme ne pourra le faire à votre place. Ses champs d'application sont nombreux et divers, vous n'êtes pas déterminé par vos réalisations passées et votre horizon s'élargit. « Je suis qui je serai », c'est vieux comme le monde (c'est la parole du buisson ardent dans la Bible) et c'est ce que nous sommes le moins préparés à entendre. Je ne suis pas une fois pour toutes, je deviens, je suis en devenir...

L'enseignement, sous sa forme actuelle, met l'accent sur le savoir, le faire, le savoir-faire et sur le faire-savoir... mais ne prépare ni à l'être ni à la connaissance de soi, dévolue aux familles ou au petit bonheur la chance. Cette carence de l'enseignement est sa plus grande faillite et sa plus grave lacune. Mais vous pouvez y remédier...


Voici quelques exemples publiés ici il y a cinq ans et qui sont toujours valables :

Si, comme Dorothée, vous voulez travailler dans le social :
« Je suis née au soleil et j'en ai gardé un besoin de clarté et de chaleur dans mes relations aux autres. Je me sens à l'aise dans l'entraide, la solidarité, l'intérêt pour les personnes et leur développement. »  
Vous avez un sens de la relation fait d'ouverture et de sympathie active, de bienveillance. Vous êtes disponible et vous excellez dans la relation d'aide, vous aimez trouver des solutions concrètes aux problèmes. (Exemples probants de réalisation et transfert à un autre champ d'activité...)

Si, comme Loïc, vous voulez travailler dans la comptabilité :
« J'ai une calculette greffée au bout des doigts. À l'aise avec les chiffres et la logique, je ne suis jamais si heureux que lorsque j'ai à résoudre un problème ou à vérifier et interpréter des colonnes de nombres. »
Vos aptitudes personnelles relèvent de l'analyse et de la synthèse, de la logique mathématique. Vous êtes précis, rigoureux, méthodique, vous jonglez avec les données chiffrées et les procédures. (Exemples probants de réalisation et transfert à un autre champ d'activité...)
Si, comme Anne-Marie, vous voulez travailler en communication :
« J'ai commencé à parler très tôt  et, depuis, je continue. Je suis comme un poisson dans l'eau quand il s'agit d'échanger, d'entrer en relation avec des inconnus, de prendre la parole en public, d'écrire un communiqué de presse. »
Votre intelligence verbale et vos capacités relationnelles sont vos plus grands atouts. Vous savez écouter, convaincre, trouver les mots justes, dialoguer, argumenter avec clarté. (Exemples probants de réalisation et transfert à un autre champ d'activité...)

Si, comme Amaury, vous voulez travailler dans la gestion de projet :
« Ce qui me caractérise le mieux, c'est le sens de l'organisation. Je peux jongler avec les situations complexes, pleines d'imprévus et d'aléas. J'arrive toujours à gérer les priorités et à tenir les délais, sans conflits ni chamailles. »
Vous avez une vision d'ensemble d'un projet et des objectifs à atteindre. Vous êtes capable d'en planifier les étapes tout en répondant aux imprévus, vous pouvez travailler avec des équipes et des interlocuteurs très différents, en coordonnant les activités. (Exemples probants de réalisation et transfert à un autre champ d'activité...)
 
A ce stade, vos outils de communication changeront d'aspect. Au lieu des fameuses rubriques « Formation, expériences, divers », vous pourriez construire un mode d'emploi différent qui présente ces arguments : « Voilà qui je suis, ce qui me propulse, voilà comment, jusqu’ici, j’ai mis ces caractéristiques en œuvre, voilà pourquoi je réussirai dans ce que j’entreprendrai avec vous ».

Le tout est plus que la somme des parties. En partant de ce qui vous anime et non pas seulement de ce que vous avez fait jusqu'ici, vous pourrez montrer où et comment vous avez mobilisé ces aptitudes qui sont votre signature et vous démontrerez qu'elle s'investiront sans difficulté dans un autre domaine d'activité. Vous prouverez que vous avez réfléchi à ce qui vous intéresse et aux raisons pour lesquelles vous pouvez exercer un autre métier avec efficacité. En procédant ainsi, vous n'aurez pas tout dit de vous (c'est impossible et peu souhaitable), mais vous aurez donné une clef de compréhension à vos interlocuteurs.

Vous ne vous adresserez évidemment pas aux entreprises qui confient le tri de CV à des robots. Beaucoup de PME s'en passent et c'est justement là que se trouvent les gisements d'emploi les plus importants. Mais vous pouvez aussi, bien entendu, présenter votre argumentaire sur des réseaux sociaux spécialisés - il commencent  à être nombreux -  qui sont en passe « d'ubériser » les cabinets de recrutement numérisés. Certains s'intéressent de près aux parcours dits atypiques. (Linkedin, hélas, est entré la tête la première dans une logique orwellienne, avec la présentation contrainte des profils.)

Votre autoportrait et votre nouveau projet seront cohérents et vous ne raconterez plus en vain l'histoire de votre vie à des robots-crétins...

lundi 11 septembre 2017

Faut-il "se vendre" ?



Remue-méninges : l'homme qui se prenait pour une lessive



Dans les conseils abondamment dispensés à ceux qu'on a pris l'habitude lamentable d'appeler des « demandeurs d’emploi », comme s'ils mendiaient, une rengaine revient en boucle : « Il faut savoir se vendre sur le marché de l’emploi ».

Les mots choisis en disent long car ils trahissent une image du monde. Celle qui est sous-jacente ici, c’est l’idée de l'homme-marchandise. En effet, ce qu’on vend ou ce qu’on achète lors d'une transaction commerciale, ce sont des objets, des biens de consommation ou des services qui ont une valeur marchande.

« Se vendre »... L'homme est-il un consommable ? L'esclavage a été mis à la porte de nos sociétés occidentales. Revient-il par la fenêtre, sous la forme de l'omniprésence du commerce et du marketing, qui envahissent, en douce, nos représentations de l'humain ?

De cette vision du monde découle, pour ceux qui recherchent du travail, des conséquences fâcheuses : 
  • L’homme au travail n’aurait qu’une valeur de productivité.
  • On peut acheter une marchandise et la jeter pour la remplacer lorsqu’elle est usée ou qu'elle est supplantée par une nouveauté plus attractive.
  • Tant qu’elle n’est pas usée, il est permis d’en optimiser l’utilisation et lorsqu'elle est payée, elle vous appartient, c'est un bien meuble.
Se soumettre à l’injonction de « se vendre » revient donc à accepter et à intérioriser un rapport de subordination et de domination, car le client, celui qui achète et qui paie, est roi, il a toujours raison... C’est s'amoindrir, en se déniant toute valeur autre qu’utilitaire.

Vous n'êtes sûrement pas d'accord avec cette idée et les conseillers qui vous parlent de vous vendre vous diraient qu'il s'agit d'une métaphore, de même que la promotion de votre « personal branding », votre marque, avant la démarque. Malheureusement, il arrive souvent que des candidats acceptent inconsciemment cette image d'eux-mêmes, dans laquelle leur seule valeur est d’usage. En adoptant l'idée de se devoir se « vendre », ils se traitent eux-mêmes en objets et s’amputent de leur dignité et de leur part d’humanité, ce qui le plus souvent, se paie en dépression, « bore-out », « burn-out », « brown-out »  ou passages à l'acte violents.

Il ne sert à rien de partir en guerre contre cet état de fait qui est la conséquence actuelle, poussée à l’extrême, d’une échelle de valeurs contemporaine, uniquement axée sur l’économie, la rentabilité et le profit. Comme toutes les idéologies, elle finira par disparaître.

En attendant, ceux qui subissent cette vision du monde doivent absolument développer des stratégies de défense. Se vendre, ce n'est pas la même chose qu'établir un échange et un partenariat. On peut valoriser ses aptitudes ou ses compétences, les argumenter habilement ou les exposer, mais dire qu'on sait « se vendre », revient à entrer en servitude volontaire. Il y a des mots qui sont des prisons...

Il est possible de jouer le jeu, ce rôle social, sans s'aliéner. Il suffit d'établir quelles sont ses priorités et ce qui est essentiel, important ou secondaire.
 
Sortir de prison : les trois cœurs. (« Cœur » est à prendre dans le sens d'attitude de vie.)

Une sentence chinoise dit : « Nous avons trois cœurs. Le cœur pour soi, le cœur pour les proches et le cœur pour les autres ». Pour les Chinois, le cœur est le siège de l'intelligence.

Le cœur pour soi, essentiel parce que premier, tout au long de notre vie, c'est celui où nous sommes seuls. Ce n'est pas le lieu de l'égoïsme, c'est le centre de notre être, celui d'où nous rayonnons. C'est celui, quels que soient les sentiments qui nous animent, que nous ne pouvons partager intégralement avec personne et dans lequel aucun test informatisé ou aucun algorithme ne peut pénétrer. C'est le lieu du sujet du verbe être et de la vie intérieure, à laquelle nous ne pouvons donner que partiellement accès par le langage et par nos actes, d'où l'importance des verbes que nous utilisons lorsque nous disons « Je ».

Le cœur pour les proches, important, c'est le lieu de l'appartenance et de la résonance affective, partagé et tissé avec ceux que nous aimons, qui nous sont nécessaires et à qui nous sommes nécessaires.

Le cœur pour les autres, secondaire, c'est celui de la persona, ce vêtement des pratiques relationnelles et sociales, ce jeu de rôle qui rend la vie en commun vivable. Les autres peuvent d'ailleurs, à l'usage, devenir des proches et nous pouvons, par empathie, nous sentir liés à tous nos semblables, à cette communauté humaine à laquelle nous appartenons...

Les frontières entre les trois cœurs ne sont évidemment pas rigides, mais, en situation de travail, confondre l'essentiel, l'important et le secondaire, conduit à brouiller ses repères, à dérégler sa boussole identitaire, à perdre le nord dans les perturbations émotionnelles des relations aux autres et à devenir la proie rêvée des pervers narcissiques et des manipulateurs rompus aux jeux de pouvoir.

Connaître le cœur pour soi, ne pas l'identifier au cœur pour les autres, ne pas se considérer comme un objet mais comme un sujet, voilà la démarche essentielle à entreprendre, avant de partir bille en tête en recherche d’emploi.

Qu'est-ce qu'être un sujet ?
C’est d’abord se poser les questions essentielles et existentielles que les urgences de la vie moderne ne laissent pas le loisir d’aborder, ni pendant les périodes d’apprentissage ni au travail. C'est trouver son centre de gravité et son étoile polaire, pierres de touche de son identité, sans s'égarer dans les représentations, toutes différentes et toutes partielles, qu'autrui se fait de nous. Pour être respecté, il faut commencer par se connaître et se respecter soi-même et ne laisser personne parler à notre place. Et pour pouvoir dire « Je » en son nom, la question fondamentale à laquelle il faut donner une réponse, est celle-ci : quel est le sens que je donne à ce que je veux faire de ma vie ? Qu'est-ce qui m'anime ?

Le résultat de cette réflexion c'est qu'à partir du cœur pour soi, celui qui dit « je sais ce qui m'est essentiel », on peut composer avec le masque social fait de codes relationnels et de conventions qui permettent de vivre en société. On peut raconter son histoire sans vendre son âme aux enchères.

Le résultat de cette réflexion, c'est que, tout en restant authentique, on respecte la bonne distance professionnelle (ni trop proche, ni pas assez, la neutralité bienveillante dont parlent les psychologues), on ne mélange pas le registre de l'intime ou de l'affectif avec celui des aptitudes et des compétences, et on peut se jouer des exigences de totale transparence de recruteurs souvent en mal de voyeurisme pseudo-psychanalytique.

Le résultat de cette réflexion, c'est qu'on est alors capable de trouver les mots pour dire sa cohérence et qu'on peut sereinement dialoguer avec un interlocuteur dans un échange qui débouche sur un contrat de service équitable, d'être humain à être humain, sans avoir à « se vendre »...


Reste à savoir comment répondre à cette question :
 « Parlez-moi de vous »,
 sans se prendre pour une lessive.

Exemples et illustrations concrètes dans le prochain billet, au travers de ce passage obligé qu'est le CV,
  carte de visite
 censée dire qui nous sommes...